Pharmacologie du Front national — Bernard Stiegler & Victor Petit
ISBN 9782081306509Méthode : résumés en français, calibrés selon l’intérêt et la difficulté de chaque partie — développés pour les chapitres les plus concrets/politiques du début, plus brefs pour les chapitres les plus théoriques (Stiegler lui-même, en préface, signale que les chapitres 9 et 13, ainsi que le §53 du chapitre 10, peuvent être sautés sans dommage par le lecteur non-philosophe — on suit son conseil et on reste bref sur ces passages).
Les 3 idées phares du livre
Vu la densité du texte, un vrai “résumé” serait trompeur — voici plutôt les trois thèses qui portent tout l’édifice, et qui donnent envie (ou permettent) de plonger dans le détail ci-dessous :
- Le Front national n’est pas la maladie, mais le symptôme — et surtout le bouc émissaire (pharmakos) que la société se choisit pour ne pas regarder la vraie cause. Cette cause, c’est une crise “pharmacologique” généralisée : les mêmes technologies et industries (culturelles, numériques, financières) qui pourraient soigner l’attention et le lien social ont été mises exclusivement au service de leur captation destructrice depuis la “Révolution conservatrice” des années 1980. Accuser les électeurs du FN, c’est reproduire — en miroir — le mécanisme même du bouc émissaire qu’on prétend combattre.
- Ce qui s’effondre au fond, c’est la capacité à symboliser et à faire attention — via le langage, l’éducation, le travail —, remplacée par la pure “communication” marchande. Du martyre de la langue (ch. 3-5) au “capitalisme linguistique” de Google (ch. 4) jusqu’au neuromarketing (ch. 6-7), un même mécanisme revient sous des formes différentes : des circuits techniques autrefois porteurs de sens et de lien intergénérationnel sont court-circuités et transformés en pur outils de captation et de profit à court terme.
- Il existe une alternative concrète, pas seulement une critique : sortir du couple production/consommation hérité du fordisme pour une “économie de la contribution” fondée sur la “recapacitation” — reconstruire, par une politique publique délibérée (éducation, recherche, fiscalité, énergie, travail, santé, logement), les savoirs et les capacités que le consumérisme a détruits. C’est l’objet des derniers chapitres (14-16), le pendant positif de tout le diagnostic qui précède.
Préface — « Ce qu’il y a de plus bête »
- Le livre comme instrument : Stiegler présente l’ouvrage non comme un objet de consommation mais comme un instrument à pratiquer (comme on pratique un piano) — il doit “instruire” ceux qui s’en servent, dans une lutte commune.
- Point de départ : combattre la bêtise. Contre deux bêtises symétriques : (1) croire qu’on ne peut rien faire contre la bêtise (position qu’il attribue, en la critiquant, à Derrida et à la “Métaphysique” occidentale — l’idée que la bêtise “gagne toujours”) ; (2) croire au contraire qu’on pourrait la vaincre définitivement. La bonne posture, dite pharmacologique, assume que la bêtise revient toujours (comme le rocher de Sisyphe) et qu’il faut sans cesse recommencer à la combattre — c’est une thérapeutique, jamais un état acquis.
- La bêtise par excellence, c’est la lâcheté (qui se travestit en cynisme pour rationaliser sa propre paresse). Combattre la bêtise exige du courage — y compris le courage de risquer de dire ou de faire soi-même des bêtises.
- La bêtise comme origine du savoir — et, de fait, comme seule voie d’accès à un vrai savoir : reprise et rebaptisation d’un concept ancien de Stiegler (« la faute d’Épiméthée », La Technique et le temps, 1994) en « la bêtise d’Épiméthée » — la bêtise n’est pas un accident mais un trait constitutif de la vie “noétique” (pensante) : un “défaut d’origine” (et non un péché originel). Stiegler l’affirme sans détour : « la bêtise » et « la méditation de la bêtise par celui qui l’a commise » constituent, dans cet ordre, *l’*origine du savoir (l’article défini, au singulier, ne laisse pas beaucoup de place à une autre origine possible) — une origine en deux temps, donc un défaut, mais un défaut originel. Autrement dit : on ne sait qu’après avoir été bête, puis avoir médité sa propre bêtise ; il n’y a pas de savoir qui court-circuiterait ce détour.
- Le pharmakon : notion centrale (développée en détail dans le Vocabulaire, entrée que je résume ici précisément). En grec ancien, un seul et même mot, pharmakon, désigne à la fois le remède, le poison et le bouc émissaire (ce dernier sens se rattache à pharmakos) — ce n’est donc pas trois mots distincts, mais bien la polysémie intrinsèque d’un seul terme qui porte toute l’ambivalence : tout objet technique est pharmacologique, à la fois poison et remède par nature, et « pharmaka » n’en est que le pluriel. Dans la Préface elle-même, Stiegler emploie aussi le mot grec ariston (« le meilleur ») pour désigner le pôle curatif/bénéfique du pharmakon, opposé au « maléfice » (rendu en français, non par un terme grec distinct). Rien n’est donc un bien ou un mal en soi ; tout dépend de la manière dont le pharmakon est pris en charge collectivement (soin, thérapeutique) — et le Vocabulaire précise qu’un pharmakon doit toujours, en principe, être envisagé selon ses trois sens à la fois : poison, remède, et bouc émissaire/exutoire (l’exemple donné : la cure des Alcooliques Anonymes commence toujours par reconnaître le rôle curatif qu’a eu l’alcool pour l’alcoolique).
- Contexte historique visé : la « Révolution conservatrice » néolibérale des années 1980 (portée par la théorie économique de Milton Friedman), présentée comme responsable d’une crise hypersystémique mondiale (financière, industrielle, environnementale, climatique, géopolitique, démographique) — une “mondialisation” que Stiegler préfère qualifier de démondanéisation, voire d’immondialisation (perte du monde commun, avènement de l’immonde).
- Le Front national comme symptôme, et comme “troisième dimension” du pharmakon : le pharmakos, le bouc émissaire. Une société qui souffre sans pouvoir expliquer ni soigner sa souffrance se cherche un bouc émissaire à persécuter — c’est le mécanisme structurel du Front national. Mais Stiegler retourne aussitôt l’argument : ceux qui prétendent combattre le Front national en désignant ses électeurs eux-mêmes comme boucs émissaires (“des idiots”, “des fascistes” à mépriser) reproduisent exactement le même mécanisme de bouc-émissarisation, et se dédouanent ainsi d’avoir à combattre les causes réelles du mal, et leur propre bêtise. C’est leur bêtise commune.
- Avertissement méthodologique de Stiegler lui-même (à noter, tu t’en souvenais bien) : l’ouvrage (16 chapitres + Vocabulaire) se veut accessible à un large public, mais les chapitres 9 et 13, ainsi que le §53 du chapitre 10, présupposent des références philosophiques plus techniques — Stiegler recommande explicitement au lecteur non-académique de pouvoir les sauter sans grand dommage, comme il l’avait déjà conseillé dans un précédent livre (États de choc).
- Le Vocabulaire d’Ars Industrialis (rédigé par Victor Petit) est présenté comme un outil d’appoint pour la lecture, destiné aussi à fixer le vocabulaire commun développé par l’association Ars Industrialis (ce que Stiegler appelle un processus de transindividuation).
Introduction — « Faire attention »
- Le diagnostic d’ensemble : nous vivons une crise hypersystémique (combinaison, à l’échelle planétaire, de plusieurs crises systémiques — financière, industrielle, environnementale, climatique, géopolitique, démographique). Une crise, au sens médical grec (krisis chez Hippocrate/Galien), désigne le moment où une décision doit se prendre — d’où l’idée que “chaque pas compte”.
- La thèse centrale de l’introduction : l’attention est la ressource critique, et elle est massivement détruite. Non comme simple métaphore : Stiegler parle d’un authentique problème de santé publique (troubles du déficit attentionnel, dépérissement des facultés cognitives), touchant en priorité les jeunes générations mais gagnant tout le monde (il cite Nicholas Carr, Internet rend-il bête ?, qui décrit la sociopathologie de la distraction numérique sur lui-même).
- Rupture intergénérationnelle : la perte réciproque d’attention entre générations — les jeunes reconnaissent de moins en moins l’autorité/l’“ascendance” de leurs aînés, les aînés ont eux-mêmes perdu le sens de leur dette envers ceux qu’ils ont engendrés (l’esprit défini comme “ce que les esprits échangent et se partagent intergénérationnellement”, en écho à la “baisse de la valeur esprit” déplorée par Paul Valéry dès 1939).
- “Faire attention” comme injonction éthique et politique : faire attention = prendre ses responsabilités. Aujourd’hui, cela signifie spécifiquement faire attention à la menace qui pèse sur l’attention elle-même — une “hyper-menace”, puisque sans attention (condition de toute prise de conscience), aucune réponse à la crise hypersystémique n’est possible.
- Le mécanisme technique de cette destruction : la captation industrielle des rétentions. Concept clé du Vocabulaire (renvoi explicite) : l’attention se forme à partir de rétentions (primaire, secondaire, tertiaire) qui permettent de projeter des protentions (attentes, désirs). Les rétentions “tertiaires” (les supports mnémotechniques externes — écriture, puis radio/télévision analogiques, aujourd’hui rétention numérique) sont elles-mêmes un pharmakon : elles peuvent former l’attention ou, au contraire, la capter et la déformer à des fins commerciales.
- Bref rappel historique : l’imprimerie (rétentions mécaniques) est à l’origine de l’Humanisme, de la Réforme, des Lumières, de la Révolution française et industrielle ; les industries culturelles du XXe siècle (radio, télévision analogiques — déjà analysées par Adorno/Horkheimer, Walter Benjamin, McLuhan) ont commencé à bouleverser les conditions de formation de l’attention, sans que la question soit vraiment prise au sérieux politiquement (Al Gore, La Raison assiégée, 2007, sur les effets déjà ravageurs de la télévision sur la démocratie américaine) ; aujourd’hui, ce sont les technologies numériques qui portent ce bouleversement à un degré supérieur.
- Le lien final, thèse de tout l’ouvrage : ce “dispositif de fascination” qui capte et détruit l’attention, paralysant les capacités critiques de la société, est la cause majeure, en France, de la montée du Front national depuis trente ans — dernier stade en date de l’idéologie ultralibérale (“Révolution conservatrice”) issue de la théorie économique de Milton Friedman.
Chapitre premier — Front national et ultralibéralisme
- Le contexte immédiat (2012-2013) : l’élection de François Hollande est lue comme un espoir né d’un désespoir massif — mais un espoir fragile, menacé d’une “déception exceptionnelle” si le gouvernement de gauche échoue à s’attaquer aux causes réelles de la crise. Stiegler anticipe explicitement (texte écrit en 2013) le risque d’une “catastrophe nationale” en 2017 si cet échec se confirme.
- Thèse centrale : les “idées” du Front national ne sont pas des idées propres au FN, mais des effets induits de l’ultralibéralisme lui-même. L’ultralibéralisme (la “Révolution conservatrice”, portée par l’école de Chicago/Milton Friedman) a détruit les protections sociales, délocalisé la production, mis les territoires en concurrence, et surtout détruit “l’attention publique” — les processus de reconnaissance mutuelle sans lesquels aucun “sentiment d’exister” n’est possible. Faute de ce sentiment d’exister, on ne peut plus être attentif aux autres (enfants, parents, concitoyens) — d’où la recherche d’un exutoire : le bouc émissaire, le pharmakos.
- La défaite idéologique de la “pensée de gauche” : après-guerre, la bataille idéologique gauche/droite (“forces du travail” / “forces du capital”) a été perdue par la gauche sans que cette défaite soit reconnue. Stiegler pointe une responsabilité particulière de la pensée post-structuraliste française (déconstruction, postmodernité, Foucault sur le pouvoir, Deleuze/Guattari) : en voulant entièrement refonder les concepts de la critique, sans jamais discuter frontalement l’héritage althussérien (la théorie de l’idéologie de Louis Althusser), cette pensée aurait été prise de vitesse par la crise — et certaines de ses thèses se seraient même révélées “manipulables” par la “shock doctrine” néolibérale (référence à Naomi Klein).
- Le passage du citoyen au consommateur : le consumérisme a fonctionné comme une authentique “machine de guerre idéologique”, produisant une désindividuation massive (perte du sentiment d’exister) en détruisant les “savoir-vivre” fondés sur les savoirs théoriques — ceux-là mêmes qui constituaient la citoyenneté comme conquête historique (au sens de l’Aufklärung kantienne). D’où la contradiction vécue, à gauche comme à droite, entre le statut de citoyen et celui de consommateur — un antagonisme qui pousse une partie croissante de la population vers des positions “anti-progressistes”.
- Refus de la position de simple indignation morale (Stiegler cite et critique explicitement une réaction d’Eva Joly jugeant “irresponsable” la percée du FN comme une simple “tache”) : pour Ars Industrialis, la montée du FN n’est pas une surprise mais la conséquence prévisible, depuis les années 1970, d’un ordre structurel — ce que l’association avait анticipé dès sa création en décrivant le lien entre déséconomie libidinale consumériste (destruction du désir), populisme industriel (marketing stratégique/psychopouvoir via les industries culturelles) et populisme politique.
- Ce que doit être la responsabilité aujourd’hui : non pas stigmatiser les électeurs du FN (37 % des Français selon un sondage TNS-Sofres de mai 2012 déclaraient partager “pour l’essentiel” ses idées), mais combattre l’idéologie dont ces idées procèdent — ce qui suppose une théorie de l’idéologie elle-même, repensée d’un point de vue pharmacologique : une idée est une forme d’attention (faite de rétentions/protentions) qui circule et se transforme collectivement (transindividuation) via des supports techniques (rétentions tertiaires) eux-mêmes ambivalents — capables de former l’attention ou, détournés à des fins de profit, de la détruire (“court-circuiter” la transindividuation).
- L’idéologie comme “iceberg” produisant des “leurres d’idées” : ce qu’on appelle communément “les idéologies” (de droite, de gauche, du FN) ne seraient que la partie émergée d’un même phénomène plus profond, l’idéologie — dont le fonctionnement repose précisément sur la dissimulation de ses propres bases.
- Repères historiques sur la naissance du FN : fondé en 1972, au moment même où apparaissent les premiers signes de la fin de la suprématie occidentale (rapport Meadows sur les limites de la croissance, choc pétrolier de l’OPEP) — d’où le slogan tristement célèbre de l’époque, “En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées” (1974), lu par Stiegler comme le moment inaugural du triomphe de la “communication politique” sur la vie des idées. Percées électorales du FN en 1982-83-84. Stiegler cite Paul Valéry (1919) qui, un siècle à l’avance, avait anticipé le retournement de la domination européenne fondée non sur la “race” mais sur la “qualité” de sa population — c’est-à-dire sur sa vie de l’esprit, aujourd’hui précisément ruinée.
- La “guerre de trente ans” : le titre de la dernière section désigne les trois décennies (1980-2010) de “guerre économique totale”, menée aussi sur le front “psycho-idéologique” via un psychopouvoir mondial extrêmement agressif — dont aucune des conséquences catastrophiques n’aura été anticipée par les penseurs officiels de l’idéologie dominante, qui promettaient au contraire une mondialisation sans risque pour les pays industriels historiques (illustrée, note Stiegler, par les modèles Nike et Apple : garder la conception, délocaliser la fabrication).
Chapitre 2 — Prendre soin des électeurs du Front national et retrouver du crédit
- La technologie comme âge industriel du pharmakon : la Révolution conservatrice a visé la liquidation de toute puissance publique régulatrice (jusqu’à la privatisation de fonctions militaires sous Bush Jr.) afin d’exploiter sans limite les innovations technologiques — alors que la technologie, en tant que pharmakon industrialisé, produit nécessairement des “empoisonnements de masse”. Stiegler distingue la bourgeoisie moderne (qui gardait un souci de l’État pour la population) du “capitalisme mafieux” contemporain, qui a rompu ce lien.
- L’économie est structurellement pharmacologique, donc elle ne peut se passer du politique : contre le mythe de la “main invisible”, les intérêts économiques particuliers produisent nécessairement des externalités négatives (pollution, destruction des savoir-faire/savoir-vivre) — Stiegler note, non sans ironie, qu’Adam Smith lui-même le reconnaissait déjà (le torpor, l’engourdissement moral de l’ouvrier taylorisé) et préconisait pour cela l’éducation publique. Le rôle historique de l’État (au XIXe siècle) est de transformer le “bénéfice économique” des pharmaka en “bénéfice social” via des externalités positives — une “pharmacologie positive”.
- La distinction clé : l’acteur économique manie le pharmakon “du point de vue du pharmacien” (produire et vendre), tandis que le politique doit le manier “du point de vue du médecin” (prescrire, encadrer). La Révolution conservatrice a fait croire que le premier pouvait s’affranchir du second — transformant les “pharmaciens industriels” en véritables dealers, et le capitalisme bourgeois en capitalisme structurellement mafieux (illustré par le rôle de Goldman Sachs dans la dette grecque).
- Leaders, dealers et misère politique : la guerre idéologique a consisté à acheter/coopter les “leaders d’opinion” (universitaires, artistes, syndicalistes) et à professionnaliser le lobbying, transformant les partis politiques en PME dépendantes du marché. Stiegler cite nommément Jean-Pierre Chevènement et Alain Finkielkraut (accusés de dérive droitière/xénophobe) et les “intellectuels sarkozystes” (dont Bernard-Henri Lévy sur la Libye) comme symptômes de cette “misère politique”.
- L’avenir de la politique et la tentation de la dictature : Stiegler rejette l’idée que le politique serait “soluble dans l’économique” — une dissolution qui, selon lui, ne pourrait mener qu’à une nouvelle forme de dictature, cette fois planétaire, fondée sur l’exploitation économique des “technologies de l’esprit” en l’absence de toute proposition politique alternative.
- L’idéologie du marketing (section centrale) : au début des années 1970, la baisse du taux de profit (contenu par le compromis keynésien capital/travail) sert de prétexte à l’offensive ultralibérale, qui reconquiert des profits énormes non par l’investissement mais par un désinvestissement structurel (délocalisations, non-réinvestissement des profits) — logique du “après nous le déluge” qui abandonne en particulier l’avenir de la jeunesse. Stiegler critique au passage Hans Jonas (Le Principe responsabilité) pour avoir fait de la technique elle-même le pharmakos (le bouc émissaire) plutôt que d’analyser la toxicité économique du modèle consumériste — un “brouillage des causalités” qu’il voit se répéter “de Platon à Heidegger”.
- Le tournant des années 1970 : les “idées” cessent d’être des arguments de partis pour devenir des produits de marketing — des “leurres parfaits” qui ne sont plus des objets de discussion possible (on ne discute pas de son “branding”, on l’adopte ou on “disparaît”, écrit Stiegler en paraphrasant Lyotard). Le “progrès” est remplacé par la “modernisation” — une “modernisation sans modernité”, puisque le lien entre progrès technique et progrès social (de Condorcet à Jules Ferry) est rompu. Stiegler reproche également au postmodernisme (avec sa thèse de la “fin des grands récits”) de ne jamais avoir vraiment critiqué ce basculement, se contentant d’une posture de “résistance” esthétique impuissante.
- Relation intergénérationnelle et contrat de génération : toute forme de vie (au sens biologique et technique, via Canguilhem) doit sans cesse se prescrire de nouvelles “façons de vivre” face à ses propres innovations techniques — sans quoi le pharmakon devient poison (image : le feu du foyer, sans les soins d’Hestia, détruit la maison). Stiegler en appelle à un contrat intergénérationnel entre les générations comme fondement d’un “nouveau contrat social” — le savoir étant par nature intergénérationnel (transmission des ascendants aux descendants, ET remontée en retour de ce que les descendants inventent de nouveau).
- Conclusion : « Prendre soin des électeurs du Front national » — Stiegler revient, en clôture, sur la formule d’Eva Joly (“tache indélébile sur la démocratie”) pour la retourner explicitement : ce discours, qu’il qualifie de sophistique politique irresponsable, humilie les électeurs du FN tout en leur donnant “performativement raison” de ne pas se sentir reconnus. La vraie “tache” n’est pas eux, mais l’échec de quarante ans de gauche (extrême gauche, PC, social-démocratie confondus) à analyser et combattre le processus idéologique qui a fait, de 1972 à 2012, grossir le FN. La logique du bouc émissaire (Juifs, Arabes, musulmans, Roms, “sauvageons”, enseignants, électeurs FN eux-mêmes) est présentée comme une “nécessité fonctionnelle” de cette pharmacologie négative non traitée — la vraie tâche étant de reconnaître que la souffrance des électeurs du FN est la même souffrance qui affecte toute la société, seulement plus intensément vécue par eux.
Chapitre 3 — La désymbolisation
- Le symbolique comme condition de la relation intergénérationnelle : dès l’objet transitionnel du nourrisson — le “doudou”, au sens du concept de Winnicott (avant même l’acquisition du langage), l’être humain “symbolise” — c’est-à-dire partage avec d’autres des “motifs”, des raisons de vivre. C’est cette trame symbolique commune qui constitue ce qu’on appelle la raison. Reprise du concept d’attachement (John Bowlby) : l’attention est la forme que prend l’attachement dans notre “forme de vie technique” — elle ne peut se constituer que par cet échange symbolique, lui-même porté par des supports matériels (rétentions tertiaires), du plus ancien (l’objet transitionnel, déjà un pharmakon) au plus récent (les technologies numériques).
- De l’interlocution à la “communication” (distinction centrale du chapitre) : dans un milieu symbolique “associé” (non dissocié), on est des interlocuteurs — on parle en présupposant toujours que l’autre pourra répondre, ce qui engage un temps d’attente, d’écoute, ce que Stiegler nomme (via Derrida) la différance. Les industries culturelles (radio, télé, puis numérique) ont instauré un modèle de pure “communication” : des émetteurs qui s’adressent à des récepteurs, sans that structure de réponse — un “message” transparent, immédiatement compréhensible, qui n’a pas besoin d’être interprété ni individuellement approprié. Cette bascule interlocution→communication est, selon Stiegler, la racine technique de la désymbolisation.
- L’Audimat comme loi de dégradation de la langue : le règne de l’audimat (déjà critiqué dans les précédents livres d’Ars Industrialis, Réenchanter le monde, La Télécratie contre la Démocratie) impose une “langue lâche”, prête à toutes les lâchetés — parallèle explicite (et déstabilisant) avec la manière dont “la langue du Troisième Reich” avait aussi pour but de rendre la langue “lâche”.
- Signification vs sens : une signification commune (partagée par tous) porte toujours de multiples sens différents selon les individus qui se l’approprient — c’est cette pluralité de sens, produite par l’interprétation active, que le modèle “communicationnel” cherche à éliminer au profit d’une signification unique et transparente pour tous (ce qui, selon Stiegler, est structurellement impossible et mène à la dilution du langage lui-même — l’exemple donné : parler une langue, c’est pouvoir participer à sa transformation, pas seulement en recevoir passivement les significations figées).
- La désymbolisation comme nihilisme : ce processus est explicitement rattaché au nihilisme nietzschéen (via les Conférences sur l’avenir de nos établissements d’enseignement) — une dévaluation généralisée de toute forme de valeur/attention, ce que Stiegler nomme la prolétarisation généralisée.
- La conversion du langage en “information” : au-delà de la communication, les sciences de l’information prétendent réduire les savoirs eux-mêmes à des “systèmes informationnels” intégralement automatisables. Stiegler s’y oppose en rappelant (via Canguilhem et Simondon) que ce qui constitue véritablement un savoir, c’est l’expérience de l’inconnu — ce que le savant “sait qu’il ne sait pas” et qui le porte en avant — quelque chose d’irréductible à une simple information transmissible. Position nuancée : Stiegler ne prône pas un retour en arrière anti-technologique, mais une politique industrielle qui réoriente ces “psychotechnologies” vers de nouvelles formes attentionnelles (ce qu’il appellera, plus loin dans le livre, l’“économie de la contribution”).
Chapitre 4 — Économie de l’expression et écologie de l’attention
- Le “martyre de la langue” — données concrètes sur l’effondrement du langage intrafamilial : Stiegler cite une étude de l’université du Michigan — aux États-Unis, le temps de conversation familiale est passé de 1h12 à 34 minutes par semaine entre 1981 et 1997 — et une étude de Maryanne Wolf montrant qu’en maternelle, les enfants des milieux défavorisés ont entendu 32 millions de mots de moins que ceux des milieux aisés. Puisque chaque mot appris déclenche un changement cognitif global chez l’enfant, cette baisse d’exposition linguistique constitue, selon Stiegler, littéralement “un crime contre le symbolique” — sans lequel les enfants ne peuvent devenir adultes.
- Référence au phénomène japonais des hikikomori (jeunes en retrait total du monde social, ~230-260 000 personnes recensées au Japon vers 2010-2011, des cas apparaissant aussi ailleurs, dont en France) comme symptôme extrême, culturellement situé, de cette même désymbolisation planétaire.
- La publicité comme “psychotechnologie de contrôle” du langage — et pourquoi Saussure pensait cela impossible : Stiegler cite Saussure affirmant que la langue, système trop complexe, ne pouvait être délibérément transformée par une intervention extérieure (ni linguistes ni grammairiens n’y étaient jamais parvenus). Or c’est précisément ce que la publicité — via les rétentions tertiaires industrielles (radio, télévision) — a réussi à faire, en modifiant durablement les cerveaux des locuteurs eux-mêmes (puisque, selon Saussure aussi, la langue “existe” dans l’ensemble des cerveaux d’une communauté). Exemple historique donné : le slogan publicitaire “I like Ike” (campagne Eisenhower, 1956), analysé par Roman Jakobson comme illustration de la “fonction poétique” du langage.
- Le “capitalisme linguistique” de Google (d’après Frédéric Kaplan) — passage le plus concret et le plus cité du chapitre : Google combine deux algorithmes — PageRank (classe les pages selon leur position dans les circuits de “transindividuation” du web, via une chaîne de Markov) et le système d’enchères sur mots-clés (AdWords/AdSense) qui transforme les mots eux-mêmes en marchandises. Mécanique des enchères détaillée : enchère sur un mot-clé → score de qualité de l’annonce (1 à 10) → rang = enchère × score, recalculé des millions de fois par seconde. Conclusion citée de Kaplan : “Google a réussi à étendre le domaine du capitalisme à la langue elle-même.”
- La menace paradoxale que cette économie fait peser sur elle-même : ce système suppose une orthographe et une langue stables et “discrètes” (au sens mathématique) pour rester calculable — d’où l’intérêt de Google à maintenir, via les correcteurs orthographiques automatiques, un niveau minimal de compétence linguistique chez les utilisateurs : “transformer un matériau sans grande valeur (un mot mal orthographié) en une ressource économique directement rentable.” D’où la thèse centrale du chapitre : on ne peut plus parler d’une simple “économie de l’attention” (dépassée), mais il faut une véritable écologie de l’attention — une pratique thérapeutique consciente des outils numériques (comme les correcteurs), pour que le savoir individuel de l’orthographe ne s’atrophie pas au point de rendre la correction automatique elle-même inopérante.
- Digression théorique contre le structuralisme saussurien strict : contre l’idée que “la langue serait indépendante de l’écriture” (thèse initiale de Saussure, critiquée par Derrida), Stiegler affirme que l’écriture (et plus largement toute “grammatisation”, au sens de Sylvain Auroux) transforme radicalement la langue elle-même — une déformation permanente (“tératogenèse”) dont la littérature est la forme la plus féconde. Citation de Walter Ong : l’écriture “a transformé la conscience humaine” plus qu’aucune autre invention.
- Lénine, l’écriture alphabétique et la Chine : reprise d’une remarque de Jack Goody rapportant un mot de Lénine selon lequel l’adoption de l’écriture alphabétique en Chine serait “la révolution de l’Orient”. Stiegler note que ce n’est finalement pas l’alphabet qui a produit cette révolution, mais le numérique — qui permet aux jeunes Chinois de saisir des caractères idéogrammatiques qu’ils ne maîtrisent pas encore à la main, dépassant ainsi les limites du corpus scolaire, et donc de développer potentiellement de nouvelles formes de pensée hybrides (phonétique + idéogrammatique).
- Conclusion du chapitre : quatre attitudes possibles face à la dégradation constatée de la langue — (1) la nier, (2) la dénoncer, (3) l’exploiter industriellement/politiquement, (4) la combattre positivement en réorganisant socialement les nouvelles rétentions tertiaires (référence finale à Nicholas Carr, “Is Google Making Us Stupid?”, 2008).
Chapitre 5 — Le court-circuit de la parole
- Vignette personnelle et concrète : le “trop bien” de son petit-fils Augustin — Stiegler part d’une observation vécue (l’usage de “trop” comme simple intensifieur, “c’est trop bien”) pour analyser comment une “faute” linguistique née d’un jeu poétique authentique (la contre-culture des années 1970, calquée sur l’anglais “too much”) a fini récupérée comme marque de vêtements, puis généralisée en tic de langage vidé de sens.
- Défense du “génie linguistique” par la faute créatrice : toute langue vit par les écarts, “fautes” et défauts créatifs de la parole (Saussure : la langue évolue par la parole) — Stiegler mobilise Proust sur les “fautes de Françoise” (magnifique passage cité : nos mots “corrects” ne sont eux-mêmes que d’anciens “cuirs” mal prononcés — “notre langue n’étant que la prononciation défectueuse de quelques autres”) et Queneau. L’accent, le bégaiement (Moïse), les patois : autant de manifestations du “génie linguistique à l’état vivant”.
- La distinction cruciale du chapitre : ce même mécanisme de la “faute féconde” est aujourd’hui détourné — les défauts et écarts de langage, au lieu d’être produits par les locuteurs eux-mêmes (source de poésie), sont désormais “ventriloqués” par les industries de la désymbolisation et les technologies de transindividuation automatique. Le même phénomène (l’écart par rapport à la norme) devient, selon qui le produit, soit poésie soit “crétinisation”.
- “Le gouvernement par la bêtise” — la partie la plus frontalement politique du livre : Stiegler accuse explicitement Nicolas Sarkozy d’avoir délibérément exploité et aggravé la misère symbolique en pratiquant volontairement un langage vulgaire, par calcul politique (parler “mal” pour créer de l’“empathie” avec un peuple qu’on veut maintenir désarmé). Comparaison directe et développée avec la théorie de la langue de Joseph Goebbels (citée via Jean-Pierre Faye) et l’analyse de Viktor Klemperer (LTI, la langue du IIIe Reich, 1947) : le style d’un discours révèle toujours la vérité de celui qui le tient, quels que soient ses mensonges de contenu. Stiegler insiste : ce ne sont pas des “gaffes” mais des stratégies “tout à fait calculées et délibérées” — il cite explicitement, dans le même sens, des propos de Christine Lagarde et Angela Merkel sur la Grèce.
- Complément critique : le livre d’Éric Hazan, LQR — La Propagande du quotidien (2006), sur la “Langue de la Cinquième République” façonnée depuis les années 1960 (Giscard d’Estaing y a joué un rôle) par la convergence des économistes et des publicitaires — un “darwinisme sémantique” où les éléments de langage se répandent entre marketing commercial et discours politique (exemple cité : le mot “sécurité”, grand thème électoral, réutilisé ensuite en marketing de lessive). Stiegler salue cette analyse tout en lui reprochant de ne pas voir que ce même marketing agit bien au-delà de la langue — jusque dans la conception matérielle même des objets de consommation (design, packaging).
- Transition finale (section 26, plus technique) vers le chapitre suivant : approfondissement du fonctionnement d’automatisation “double-sided” de Google déjà vu au chapitre 4 (corrélations “prélocutoires” automatiques entre unités linguistiques, effectuées avant même l’acte de langage du locuteur) — sert d’introduction aux questions de neurosciences, neuroéconomie et neuromarketing développées au chapitre 6.
Chapitre 6 — Du psychopouvoir au neuropouvoir
- Définition du “neuropouvoir” : au-delà du psychopouvoir (contrôle des comportements via les industries culturelles) et du capitalisme linguistique de Google (ch. 4), le neuromarketing intervient directement sur les couches neuronales de la transindividuation — Stiegler nomme “neuropouvoir” cette conjonction, au niveau du cerveau lui-même, du biopouvoir et du psychopouvoir. Il appelle à une “noopolitique” (politique de la “valeur esprit”) qui mettrait la recherche en neurosciences au service de la régulation de ce neuropouvoir plutôt que de son exploitation marchande.
- Critique de la neuroéconomie (Paul Glimcher) : cette discipline, héritière du néolibéralisme américain (Theodor Schultz, Gary Becker, la théorie du “capital humain”/de “l’entrepreneur de soi-même”), défend une position moniste qui efface la distinction cartésienne entre comportement réflexe (déterminé) et comportement réfléchi (libre) — les deux ne seraient que des degrés de complexité d’un même processus probabiliste. Stiegler y voit la même logique probabiliste que celle qui gouverne les algorithmes de Google.
- Longue discussion critique de Nicholas Carr (Internet rend-il bête ? / The Shallows) — Stiegler partage largement son diagnostic (l’attention profonde, née avec l’alphabet et la “lecture profonde”, est menacée par le numérique) mais lui reproche deux choses : (1) Carr ignore la dimension politique de la question — pour Stiegler, inventer des thérapeutiques (prescriptions, lois, formes attentionnelles) est précisément ce qu’on appelle la politique, et Carr n’en dit “pas un mot” ; (2) en accréditant l’idée qu’on ne peut rien faire contre cette évolution, Carr rejoint involontairement le “pas d’alternative” de l’idéologie néolibérale qu’il critique par ailleurs.
- Digression philosophique sur Platon et l’écriture (nuance apportée à la lecture, jugée trop rapide, que Carr fait de Platon via Havelock) : contrairement à une lecture simpliste, Platon n’a pas simplement “choisi” l’écriture contre la tradition orale — il a cherché, via la dialectique, une “thérapeutique de l’écriture” (une “médecine de l’âme”) pour sortir de la condition pharmacologique insurmontable des tragiques (pour qui elle nécessitait des sacrifices, en mémoire du vol du feu par Prométhée). Mais ce faisant, Platon a aussi tenté de nier le caractère intrinsèquement ambivalent (duplice) du pharmakon — projet que Stiegler juge en fin de compte impossible et déjà chargé des germes de la théocratie occidentale (le philosophe-roi soumettant langage, corps et technique au pouvoir de la dialectique).
- Distinction cerveau / âme / appareil psychique / esprit — mise en garde méthodologique adressée à Carr : Carr confond souvent ces plans distincts. Stiegler rappelle (via Aristote, puis Freud et Simondon) que l’appareil psychique (le “moi”, au sens freudien, formé par “sédimentation” des relations d’objet) ne se réduit pas au cerveau : il passe nécessairement par un appareil symbolique social, distribué entre plusieurs cerveaux reliés par des rétentions tertiaires — l’individuation psychique est donc toujours, en même temps, une individuation collective (Simondon).
(Ce chapitre reste dense et assez théorique par endroits — je l’ai traité de façon plus resserrée que 1-5, conformément à ta demande de basculer plus vite à partir d’ici.)
Chapitre 7 — Automatismes et décisions
- Vygotsky contre Carr : Stiegler mobilise Vygotsky (les “instruments psychologiques” — langage, calcul, écriture, cartes, etc., toujours sociaux et artificiels, jamais purement organiques) pour montrer que la pensée elle-même se construit par intériorisation d’activités sociales externes — ce qui contredit l’opposition simple de Carr entre mémoire “biologique” pure et mémoire “technique” polluante. Pour Stiegler, il est donc normal et attendu que le numérique s’imprime dans le cerveau comme le fit l’alphabet — la vraie question n’étant pas de rejeter ce pharmakon (ce serait en faire un bouc émissaire), mais d’inventer une thérapeutique organologique adaptée.
- “La question n’est pas dans le cerveau, mais dans les circuits qui relient les cerveaux” — la capacité de décider est sociale avant d’être neuronale.
- Le cœur critique du chapitre : le programme du neuromarketing démonté — citations directes et assez frappantes tirées d’un documentaire (Laurence Serfaty, Neuromarketing. Des citoyens sous influence ?) : A. K. Pradeep (Neurofocus) explique qu’on peut désormais “regarder directement dans le cerveau… sans interprétation humaine” pour savoir ce que le consommateur “veut vraiment”, ajoutant que “du moment que vous posez une question, vous biaisez la réponse — il ne faut donc plus poser de questions.” Contexte donné : un consommateur est exposé à environ deux millions de publicités télévisées au cours de sa vie.
- La critique philosophique de ce programme : “vouloir vraiment”, pour le neuromarketing, présuppose un cerveau unifié dont on pourrait lire directement la réponse mécanique à un stimulus (comme la tique de von Uexküll). Stiegler oppose à cela (via Simondon) l’idée que l’appareil psychique n’est justement pas réductible à l’unité de son cerveau — il est structuré par une bipolarité intériorisée socialement (l’éducation, les circuits de transindividuation), ce qui est la condition même d’une décision réfléchie, distincte d’un simple automatisme. Le programme du neuromarketing viserait ainsi, structurellement, à dissoudre la capacité même de décider dans un calcul probabiliste behavioriste.
(Traité de façon plus resserrée, comme convenu.)
Chapitre 8 — L’oubli de l’idéologie
- Point de départ concret : le soulagement post-Sarkozy (“Nous respirons”) — Stiegler analyse ce sentiment collectif comme le signe que le rapport à la langue d’un pouvoir politique conditionne la légitimité elle-même. Bref rappel historique : toute politique s’appuie sur une “politique de l’expression” adossée à une politique de grammatisation (l’unification de l’alphabet grec en 403 av. J.-C., le latin comme langue du Livre, le français sous François Ier, le castillan sous Isabelle de Castille).
- Critique du couple marxiste infrastructure/superstructure : Stiegler le juge “profondément idéologique” en son sens même — une opposition “métaphysique” (au sens derridien) qui hérite de l’idéalisme qu’elle prétend combattre.
- Sur la misère (section centrale) — note : le vocabulaire précis “subsistance/existence” n’apparaît qu’ici, mais l’idée sous-jacente était déjà présente depuis le chapitre 1 sous la forme du “sentiment d’exister” et du lien attention/désir (chap. 2) — c’est seulement ici que Stiegler la formalise en la confrontant explicitement à Marx. Reprise et correction de Marx — la prolétarisation prive certes de la possibilité d’exister, mais Marx se serait trompé en pensant l’existence comme venant après la satisfaction de la subsistance. Pour Stiegler, dans la “vie technique”, subsister et désirer/exister sont indissociables dès l’origine — “la subsistance sans l’existence, c’est ce que l’on appelle la misère”, et c’est cette misère (pas seulement matérielle) qui frappe aujourd’hui, plus encore que du temps de Marx, les électeurs séduits par le Front national.
- Belle image finale de la section 37 (“Poumons, yeux, oreilles”) : citation de Gérard Granel sur la respiration humaine comme accueil actif (pas simple échange chimique) transposée à la langue — le sentiment collectif d’“étouffement” sous le sarkozysme est présenté comme un manque littéral de pouvoir respirer/être inspiré par la langue commune ; Ars Industrialis et son Vocabulaire (rédigé par Victor Petit) sont présentés comme une tentative de continuer à “respirer” collectivement par la fabrication de nouveaux mots.
- Cybernétique et déni de l’idéologie (section 39, développée via Viviane Forrester, L’Horreur économique, 1996) : la cybernétique se serait imposée “innocemment”, sans dessein stratégique conscient, mais avec des effets systémiques désastreux — la concurrence féroce entre puissances financières (autrefois “golden boys”, aujourd’hui “traders”) formant “une idéologie commune, jamais formulée, jamais avouée : agie.” Trait distinctif de cette idéologie contemporaine : elle se définit précisément par le déni du concept même d’idéologie.
- Généalogie historique du “structuralisme” français et de son “oubli” de l’idéologie (section 40) : retour sur le contexte des années 1950-60 (Lévi-Strauss, Lacan, Althusser, Barthes, Braudel…), la lutte idéologique communistes/gaullistes, l’essor de la télévision (13 % des foyers en 1960 → 70 % en 1970), Mai 68, puis le repli du poststructuralisme sur lui-même à partir du reaganisme/thatchérisme et de la chute du Mur de Berlin — jusqu’à la “fin des idéologies” proclamée dans les années 1980-90 (Lyotard, La Condition postmoderne, 1979).
(Chapitre traité de manière plus condensée, comme les précédents.)
Chapitre 9 — Idéologie, organologie et pharmacologie
(chapitre explicitement signalé par Stiegler en préface comme pouvant être sauté par le lecteur non-philosophe — traitement volontairement bref)
Chapitre le plus théorique et technique du livre (9 sections denses : définition marxienne de l’idéologie dans L’Idéologie allemande, idéologie et dispositifs de pouvoir chez Foucault, désir et matérialisme, logique stoïcienne, nazisme et consumérisme comme figures de la pulsion, lecture critique de Deleuze sur la Révolution conservatrice). L’argument de fond, qui prolonge le chapitre 8 : Marx définit l’idéologie comme un renversement où “l’effet est pris pour la cause” — les idées naturalisées comme origine, alors qu’elles sont produites par les rapports de production eux-mêmes portés par les “organes artificiels” de l’homme (thèse organologique de Stiegler). Le chapitre creuse ensuite, de façon très référencée et académique, la question du désir (contre la seule pulsion) comme fondement possible d’une critique de l’idéologie renouvelée — matériau qui prépare les analyses sur la bêtise et le désir des chapitres suivants, mais dont la lecture n’est pas nécessaire pour suivre l’argument politique général du livre.
Chapitre 14 — Destruction destructrice et économie de transition
- La désertion de la gauche, généalogie via le fordisme/taylorisme (section 70) : Stiegler s’appuie sur Bruno Trentin (La Cité du travail) pour montrer que la gauche occidentale (syndicats, social-démocratie, communistes) a construit une bonne part de ses stratégies — y compris ses “préfigurations du socialisme” — sur le modèle tayloriste-fordiste lui-même, faisant de la négociation du pouvoir d’achat le seul enjeu entre capital et travail (citation d’Alain Supiot : “le périmètre de la justice sociale a été restreint aux termes de l’échange salarial”). Rappel frappant : Lénine lui-même, après avoir dénoncé le taylorisme comme torture (1913-14), en fait ensuite un passage obligé vers le socialisme, prônant l’intensification de la “rationalisation” du travail — Gramsci nommera cela l’“américanisme”. Citations de Taylor et Ford eux-mêmes assumant vouloir des travailleurs qui ne pensent pas (“aussi bête et flegmatique qu’un bœuf” — Taylor ; “beaucoup d’hommes veulent gagner leur vie sans penser” — Ford).
- Thèse : le modèle consumériste producteur/consommateur a atteint ses limites structurelles et s’autodétruit car il repose sur la dissimulation de son insolvabilité (subprimes, CDS, “socialisation des pertes”) — sans crédit réel (au sens de confiance transindividuée, pas seulement de liquidités), un système industriel ne peut fonctionner. Formule frappante sur le langage (reprenant Hazan) : l’un des plus grands scandales sémantiques de l’époque est d’appeler “investisseurs” des spéculateurs qui détruisent précisément l’investissement.
- “La transition” (section 71) — programme en quatre points pour la période intermédiaire : (1) le modèle contributif inspiré du logiciel libre (recapacitation, déprolétarisation) ; (2) une politique fonctionnant sur deux échelles temporelles à la fois (politique intergénérationnelle) ; (3) “désectoriser” l’action publique (dépasser le fonctionnement ministère par ministère) ; (4) le rôle central du système académique dans la reconstruction de l’attention.
- “Destruction destructrice” — le jeu de mots central du chapitre, contre Schumpeter : la “destruction créatrice” schumpetérienne (l’innovation qui détruit l’ancien pour créer du nouveau) est devenue une pure “destruction destructrice” — parce que les entreprises du numérique (Google en tête) ont déjà quitté, dans les faits, la stricte opposition production/consommation (leurs modèles reposent sur la contribution des utilisateurs), mais que les néoconservateurs s’accrochent à conserver le contrôle de la captation de plus-value spéculative, plutôt que d’investir dans le modèle qui succède réellement à l’ancien. Image donnée : il faut anticiper le prochain modèle industriel comme le moteur Diesel a succédé au moteur Lenoir — en transformant un défaut (l’auto-allumage, raté du moteur Lenoir) en principe de fonctionnement du moteur suivant.
- “De Marx à Sen et au-delà” (section 73) : reprise du “Que faire ?” (Lénine, en écho à Kant) — Stiegler situe la première pensée rigoureuse de l’incapacitation chez Marx (la prolétarisation), à compléter aujourd’hui par les apports d’Amartya Sen (théorie des capacités). Le sentiment d’impuissance et d’incurie est présenté comme la cause première de l’adhésion aux idées du Front national.
Chapitre 15 — La recapacitation
- Données comparatives frappantes sur “l’incapacitation” (Amartya Sen) : citation de Sen — les Noirs américains, bien que plus riches que les habitants du tiers-monde, ont une espérance de vie inférieure ; les hommes du Bangladesh ont statistiquement plus de chances de dépasser 40 ans que ceux de Harlem, à New York. Argument : dans des pays pauvres où le consumérisme n’a pas détruit les structures sociales, la “capacitation” individuelle et collective reste vive parce qu’elle s’appuie sur des processus de transindividuation intacts — alors que les sociétés riches mais désymbolisées produisent une incapacitation généralisée, y compris chez les décideurs eux-mêmes (banques, États devenus insolvables).
- Donnée culturelle notée en passant : en 2007, 81 % des Américains déclaraient penser que le consumérisme est “nocif parce que matérialiste” — Stiegler y voit un des facteurs expliquant la résurgence de formes religieuses “archaïsantes”/intégristes (aux États-Unis, en Israël, dans le monde musulman, en Europe).
- Le programme positif du livre : neuf axes de politique publique pour une “recapacitation” (le point culminant concret de tout l’ouvrage) :
- Politique scientifique/industrielle de R&D pour des “technologies de capacitation”.
- Refonte de la politique éducative : faire de l’écriture numérique un support de savoir, pas un outil de sa destruction.
- Politique culturelle réinvestissant l’éducation populaire, articulée à une politique éditoriale (avenir de la presse).
- Politique économique mobilisant le crédit vers l’investissement contributif (économie sociale et solidaire, coopératives).
- Politique énergétique fondée sur des réseaux contributifs décentralisés (responsabilité distribuée plutôt que production centralisée).
- Politique fiscale contributive luttant contre l’évasion fiscale numérique, valorisant les externalités positives des réseaux contributifs (référence à l’“économie pollen” de Yann Moulier Boutang).
- Politique du travail valorisant la capacitation plutôt que l’emploi fondé sur l’incapacitation (référence aux travaux de Maurizio Lazzarato avec les intermittents du spectacle d’Île-de-France).
- Politique de santé publique substituant un “savoir d’achat” au pouvoir d’achat, rompant avec la dépendance à l’industrie pharmaceutique qui profite de l’incapacitation.
- Politique du logement réinventant l’habitat social et la construction contributive (référence à l’architecte Patrick Bouchain).
- Critique de la disparition de la prospective publique en France : Stiegler déplore le remplacement du Commissariat général au Plan (héritage gaulliste) par un simple “Centre d’analyse stratégique” — symptôme, selon lui, de l’idéologie voulant faire croire que l’État ne peut plus anticiper ni orienter le développement technologique. Citation retenue : “la seule façon de prédire l’avenir est de l’inventer.” Reproche similaire adressé à l’Union européenne, qui n’aurait jamais construit de véritable projet industriel européen, laissant les orientations de recherche dictées par les managers de court terme plutôt que par une vision publique.
- Conclusion du chapitre : la transition doit être structurée comme un contrat intergénérationnel — non pas simplement “pour” la jeunesse mais avec elle, la jeunesse étant justement porteuse de “nativités technologiques” différentes de celles de la génération précédente.
Chapitre 16 — Rééducation nationale et précipitation
- “Rééducation” plutôt que simple “éducation” : le consumérisme ayant généralisé les comportements addictifs (des tout jeunes enfants aux traders “accros” à la décision spéculative), la reconstitution des capacités et de l’attention exige une véritable désintoxication — Stiegler joue sur “penser”/“panser” (soigner). Cela concerne, selon lui, tout le système académique : école, grandes écoles, universités, recherche, et la formation des élus eux-mêmes, actuellement largement confiée à des cabinets de conseil qu’il qualifie d’“organes d’endoctrinement”.
- “Nevermore” — l’épimétheia à l’épreuve de la vitesse numérique : parce que l’innovation technologique va désormais à une vitesse quasi lumineuse, le “second temps” de l’épimétheia (la réflexion sur l’expérience vécue, qui transforme la bêtise en savoir — cf. Préface) n’a plus le temps d’advenir : chaque innovation rend l’expérience précédente obsolète avant même qu’elle ait pu être vraiment vécue et pensée. Résultat : un dégoût des technologies chez les aînés, un dégoût des savoirs chez les jeunes, et une “désorientation” massive et largement taboue du corps enseignant, des parents et des élus. Stiegler insiste : la solution n’est pas de freiner l’innovation, mais d’inventer une “innovation sociale” (bottom-up, “recherche contributive”) qui laisse le temps à l’adoption collective des technologies.
- Proposition concrète et précise sur le numérique à l’école : en s’appuyant sur les travaux de Maryanne Wolf sur la neuroplasticité enfantine, Stiegler prend position nettement — l’introduction d’appareils numériques à l’école élémentaire doit être exclue : un enfant ne devrait y accéder qu’une fois acquises les compétences de lecture/écriture sur support imprimé.
- Référence juridique frappante : Michel Desmurget est cité évoquant l’hypothèse d’étendre aux “grands groupes audiovisuels” le type de poursuites pénales qui avaient visé l’industrie du tabac pour avoir sciemment entretenu le caractère addictif de ses produits.
- Dernier mot du livre, en forme de bouclage : la dernière page revient explicitement à l’impératif de l’introduction (“Faire attention”) — la politique de la jeunesse et de l’éducation doit avant tout “faire ou refaire attention”, ce qui suppose une politique des rétentions tertiaires (parce que chaque génération se constitue par son adoption de celles-ci), articulée à une politique économique, industrielle, scientifique, éducative et culturelle repensée dans son ensemble.