Antimanuel d'économie (Tome 1 : Les Fourmis) — Bernard Maris
ISBN 9782749500782Introduction — Faut-il rire des économistes ?
- Ton d’ensemble, donné dès la première page : ironique et polémique — Maris (lui-même économiste, ancien conseiller à la Banque de France) tourne en dérision le sérieux affiché de sa propre discipline. Sur le “prix Nobel d’économie” : ce n’est pas un vrai prix Nobel (décerné par la Fondation Nobel) mais un prix de la Banque de Suède “en l’honneur” d’Alfred Nobel — nuance rappelée d’entrée pour désacraliser l’autorité scientifique du champ.
- L’économie comme nouvelle scolastique : citation retenue de Jacques Attali, qui définirait l’économiste comme “celui qui est toujours capable d’expliquer magistralement le lendemain pourquoi il s’est trompé la veille” — et rappel que Keynes lui-même comparait les économistes à des dentistes : des techniciens modestes, pas des devins. Parallèle appuyé avec la casuistique médiévale : une discipline savante, verbeuse, qui a fini par disparaître — et pourrait bien être le sort de l’économie.
- Deux signes de crise interne à la discipline (moment d’écriture, 2003) : l’aveu de Joseph Stiglitz (prix Nobel 2001), qui reconnaît après son passage à la Banque mondiale l’échec des politiques orthodoxes du FMI ; et l’attribution du prix Nobel d’économie 2002 à un psychologue, Daniel Kahneman, dont les travaux confirment que les individus ne sont pas économiquement “rationnels”.
- Critique de l’enseignement universitaire de l’économie : au lycée, les “sciences économiques et sociales” restent pluridisciplinaires (Weber, Marx, question du lien social) ; à l’université, tout cela disparaît au profit d’équations et de graphiques — passage de “ce qui est” à “ce qui doit être” (l’économie de marché comme norme, pas comme objet d’étude). Mention du mouvement étudiant “Autisme et économie” (fondé en 2000) dénonçant cet abstraction excessive, et d’une réforme de programme (2003) retirant notamment Pierre Bourdieu.
- La vraie question, selon Maris : le partage, pas le marché. Reprise de Ricardo (Des principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817) : l’économie politique, à l’origine, est fondamentalement l’étude de la répartition du “gâteau” entre propriétaires, capitalistes et travailleurs — question évacuée par l’économie contemporaine, qui préfère parler de marché, d’offre et de demande sans jamais demander qui fabrique la richesse, qui a le pouvoir, ni pour qui.
- Illustration concrète (2003, contemporaine de l’écriture) : la réforme des retraites de mai-juin 2003 reposait, selon Maris, entièrement sur cette question du partage entre salariés et détenteurs de capital — les salariés ayant déjà transféré 10 % du PIB vers les revenus du capital depuis 1980.
- Deux visions du futur du “problème économique” : Ricardo et Malthus, pessimistes (une humanité surpeuplée se disputant un gâteau rare) contre Keynes, optimiste (il pensait qu’en 2030-2040 les besoins fondamentaux seraient satisfaits et que l’humanité pourrait se consacrer à la culture) et John Stuart Mill (une société où l’ambition ne serait plus que de devenir plus intelligent).
- Textes qui suivent : extraits de Ricardo, Keynes (“demain, on ne sait pas” — sur l’incertitude radicale, distincte du simple risque probabilisable), Heidegger (une parabole taoïste sur l’utilité de l’inutile), Galbraith (les experts trop confiants avant le krach de 1929) et Alfred Jarry (une charge comique contre Léon Walras et l’idée qu’on puisse “tester” une loi économique comme une loi physique).
PARTIE 1 : PRINCIPES DE SCOLASTIQUE ÉCONOMIQUE
Chapitre 1 — Science dure, science molle, ou science nulle ?
L’essentiel : l’économie néoclassique n’a pas seulement imité la physique, elle l’a plagiée terme à terme — et une physique déjà dépassée (mécanique classique atemporelle) au moment même où la physique réelle passait à la thermodynamique et à l’irréversibilité. Le jargon mathématique sert ensuite surtout à exclure et à faire taire, pas à expliquer.
- Point de départ ironique : un colloque parisien des années 1990 (“L’économie devient-elle une science dure ?”), introduit par Edmond Malinvaud lui-même, concluait que l’économie s’était “durcie” mais avait fini de durcir, restant coincée entre le mou et le dur à cause de phénomènes psychologiques et de l’intervention de l’État — Maris tourne cet aveu en dérision.
- La fascination pour la physique — et le vrai scandale, selon Maris : ce n’est pas seulement une fascination, c’est un plagiat. Citant l’historien des sciences Philip Mirowski, il montre que Léon Walras et les fondateurs de la théorie néoclassique (Jevons, Menger, Fisher, Edgeworth, 1870s) n’ont pas simplement imité la physique de loin : ils en ont “recopié le modèle terme à terme et symbole à symbole” — leur concept d’utilité calqué directement sur l’énergie potentielle de la mécanique classique, avec les mêmes outils mathématiques (“principes d’extrémum”). L’“équilibre” walrasien (l’offre et la demande qui “tôt ou tard” s’égalisent) est un décalque de l’équilibre mécanique — la bille qui revient toujours au fond du bol.
- Le problème : cette physique-là est déjà obsolète au moment même où l’économie la copie. Argument central et très frappant du chapitre : la mécanique classique que l’économie a adoptée ignore le temps — réversible, atemporelle, “le passé a la même valeur que le futur” (Maxwell). Or la physique elle-même a dépassé ce modèle dès le XIXe siècle avec le second principe de la thermodynamique (entropie, irréversibilité — le chaud se mélange au froid, jamais l’inverse) : les phénomènes réels ne “reviennent” pas à l’équilibre indéfiniment, ils se dégradent. Un seul économiste aurait pris ça au sérieux : Nicholas Georgescu-Roegen. Verdict de Maris : les économistes sont restés des “sous-physiciens pré-quantiques”, pré-thermodynamiques même.
- Citation choc de Milton Friedman — à la question “Quoi de neuf ?” (en économie), il répond : “Rien. Adam Smith.” Selon Maris, même la théorie des jeux moderne (von Neumann, Nash) n’est jamais qu’un remaquillage du même vieil équilibre.
- La fascination pour les machines et les automates : du “Tableau économique” de Quesnay (1758, modélisé littéralement comme une pompe hydraulique) aux images de “plomberie budgétaire” encore utilisées aujourd’hui — l’homo œconomicus imaginé par les économistes n’est, selon la formule reprise d’Amartya Sen, qu’un “idiot rationnel” (“rational fool”) : un chien de Pavlov qui salive quand le prix baisse, réductible à la seule dualité cher/pas cher, quel que soit l’objet (nouilles, mariage, attentats, coucher de soleil).
- Une explication sociologique de l’abus de mathématiques, plus cynique : le jargon mathématique sert à exclure — à créer une caste (“restons entre nous”) qui écarte les littéraires, les sociologues, les gens “qui n’y comprennent rien”, et à faire passer une idéologie assez banale (le “darwinisme social”) pour une science incontestable. Autre raison, plus prosaïque : un cours d’équations “assomme” et fait taire les étudiants, alors qu’un cours véritablement politique et littéraire (Marx, Keynes, Hayek) “stimule, agace, révolte” — donc dérange davantage.
- Position finale de Maris, nuancée : il ne rejette pas les mathématiques en tant que telles (utiles pour définir rigoureusement une moyenne, un équilibre de Nash) — mais dénonce l’usage des maths comme écran de fumée masquant l’absence de contenu, et rappelle que la logique, correctement utilisée, devrait servir à “assassiner l’idéologie”, pas à la déguiser.
- Le sophisme central du chapitre : “toutes choses égales par ailleurs”. Une loi économique, contrairement à une loi physique, n’est jamais testable — parce que toute prédiction (“la demande de voitures restera stable”) est en réalité conditionnée à une accumulation invérifiable d’hypothèses annexes (“si la guerre n’a pas de conséquences graves, si les comportements ne changent pas, si la météo est clémente…”). Maris qualifie ce raisonnement de véritable “lapalissade” habillée en science — un moyen commode de ne jamais pouvoir être pris en défaut, puisqu’on peut toujours invoquer, après coup, le “toutes choses” qui n’étaient précisément pas égales par ailleurs.
- L’anti-scientisme assumé de Milton Friedman, présenté comme le comble du procédé : pour Friedman, peu importe le réalisme des hypothèses de départ, seule compte la capacité prédictive du modèle — “peu importe que je suppose que la Terre est plate, du moment que je continue à faire du vélo.” Maris y voit un renversement complet de la démarche scientifique : une théorie qui s’autorise à être fausse en amont pourvu qu’elle “marche” en aval. Il cite à l’appui deux exemples de lois économiques réputées (“plus de monnaie ⇒ taux d’intérêt plus bas” ; la courbe de Phillips chômage/inflation) qui, dans les faits, ne se vérifient pas systématiquement.
- “L’homo œconomicus est un idiot” : reprise du paradoxe d’Allais (prix Nobel 1988, dès les années 1950) montrant que les choix humains face à l’incertitude ne suivent pas le calcul rationnel de gain espéré — confirmé cinquante ans plus tard par les travaux de Kahneman et Vernon Smith (Nobel 2002). Citation piquante de Malinvaud lui-même reconnaissant l’irrationalité systématique des agents tout en choisissant de continuer à supposer la rationalité quand même “car cela reste plus spécifique que de ne rien supposer du tout” — Maris s’en amuse comme de l’aveu ultime que la discipline préfère un mensonge utile à l’absence de modèle.
- Textes qui suivent : Hayek (sur la “tyrannie” des sciences dures imitée par les sciences sociales), Raymond Boudon (sur les “bonnes raisons de croire à des idées fausses”), Bernard Guerrien, Laurent Cordonnier, Pierre Thuillier, et un extrait de Michel Houellebecq.
Chapitre 2 — La politique économique
L’essentiel : économie née de la politique, jamais séparée d’elle — prétention à la neutralité (“science pure”) démentie par l’histoire même de la discipline — experts médiatiques ≈ oracles, prédictions ratées en série (LTCM, CAC 40) — plusieurs prix Nobel eux-mêmes finissent par avouer que l’économie n’est pas une science.
- Chaque grand économiste a servi une cause politique : Adam Smith pour les industriels libéraux, Ricardo contre les propriétaires fonciers, List pour l’Allemagne naissante, Friedman pour la puissance américaine via le monétarisme. Le terme même d’“économie politique” apparaît en 1615 (Montchrestien) — l’auteur finira exécuté et son cadavre mutilé, ce que Maris commente avec ironie noire (“les économistes du FMI serrent rétrospectivement les fesses”).
- La prétention à la neutralité (“Économie pure” de Walras, Pareto, Allais) est un tour de passe-passe : une discipline née des soucis du Prince se présente comme “scientifique” et “objective” tout en continuant, sans cesse, à dire ce qui doit être plutôt que ce qui est. Exemple choisi : le refus obstiné (de Turgot à Friedman) d’admettre que la monnaie a une influence réelle sur l’économie — position pourtant contredite depuis Keynes.
- Aveux d’économistes non-marxistes sur la non-neutralité de la discipline : Max Weber (“élaborer des jugements de valeur… fut le but immédiat et au départ unique de notre discipline”), Hayek, Gunnar Myrdal (prix Nobel 1974 avec Hayek) rejetant lui-même l’idée d’une “science” économique neutre.
- L’économiste-expert comme figure oraculaire contemporaine : citation de Bachelard (“l’opinion a, en droit, toujours tort”) retournée contre les experts médiatiques eux-mêmes, qui flattent justement l’opinion plutôt que de la contredire. Greenspan comparé littéralement à l’oracle de Delphes.
- Deux échecs prédictifs cinglants, cités comme preuves à charge : un expert annonçant en janvier 2000 un CAC 40 à 10 000 points, atteignant en réalité 2 500 trois ans plus tard ; et surtout la faillite du fonds LTCM (1998) — fondé par deux Nobel d’économie (Merton et Scholes, prix 1997) persuadés d’avoir mathématiquement éliminé le risque des marchés spéculatifs, qui a bien failli faire s’effondrer le système financier mondial.
- Réquisitoire contre les “conseillers de Harvard” en Russie post-soviétique : accusés d’avoir précipité l’effondrement de l’espérance de vie russe au nom d’un libéralisme de manuel, sans jamais être tenus pour responsables.
- Chute ironique et bienveillante à la fois : nombreux prix Nobel finissent, en fin de carrière, par admettre eux-mêmes que l’économie n’est pas une science — Hicks regrette d’avoir “poignardé Keynes dans le dos”, Pareto reconnaît que l’économie n’était qu’une “vaine tentative de raconter la psychologie”, Marshall confie à Keynes qu’il aurait préféré “faire de la psycho”. Amartya Sen (Nobel 1998) est cité plus favorablement pour avoir redéfini la pauvreté comme un manque de liberté plutôt que de simple revenu.
(Textes qui suivent : Serge Latouche, Laurent Cordonnier, Joseph Stiglitz, Pierre Cahuc, Jacques Sapir.)
Chapitre 3 — Le langage du pouvoir
L’essentiel : comptabilité nationale = langage commun, né dans l’entre-deux-guerres, jamais neutre — statistique = pouvoir de l’État sur l’incertain — “efficacité” transformée en fin en soi pour masquer la vraie question, toujours la même : le partage.
- La comptabilité nationale (CN) comme “espéranto économique” : née entre les deux guerres, fondée sur la partie double héritée des marchands médiévaux — un outil de discipline autant que de description. Distinction stock/flux présentée comme la clé de voûte : “quand on a compris ce qu’est un stock et ce qu’est un flux, on a compris la moitié de l’économie.” Le PIB n’est donc pas “la richesse de la France” mais son accroissement annuel — nuance déjà politique.
- Généalogie de la statistique d’État, très concrète : la loi des grands nombres (Bernoulli, Quételet crée l’“homme-moyen” au XIXe s.) transforme des comportements individuels aléatoires en agrégats stables et gouvernables. Point piquant relevé par Maris : c’est le régime de Vichy qui a le plus systématiquement développé l’appareil statistique français (une centaine de statisticiens en 1940, sept mille en 1944) — l’État a ensuite réemployé cet outil pour la planification d’après-guerre, elle-même d’inspiration socialiste (programme du CNR, 1944).
- Coïncidence ironique soulignée par Maris : au moment même où l’économie cherche à se “durcir” en imitant les sciences dures (années 1920-30), la physique abandonne justement le déterminisme laplacien avec la mécanique quantique — écho direct du chapitre 1.
- L’histoire du chômage comme “négociation linguistique” : la classification des pauvres par le statisticien anglais Booth (1880, classes A à D, du “vagabond” au travailleur pauvre méritant) illustre comment la frontière entre “bon” et “mauvais” pauvre — donc entre assistance et mépris — est une construction sémantique, pas un fait brut. Citation crue d’un prix Nobel (Robert Solow) : “la prison constitue un bon traitement statistique du chômage.”
- Le tour de passe-passe central du chapitre : l’“efficacité” transformée en fin plutôt qu’en moyen. L’optimisation (maximiser un résultat sous contrainte) est un pur outil de calcul, sans contenu moral — une calculette peut l’exécuter. Mais le discours politique contemporain en fait un objectif en soi (“soyez efficaces”) qui dispense de se demander efficace pour qui, vers quoi. Piège rhétorique dénoncé : qui oserait revendiquer vouloir être “inefficace” ?
- Sous la statistique, toujours le même rapport de force : le débat sur les retraites ou la santé n’est jamais qu’un partage entre classes d’âge ou entre salariés et détenteurs de capital, maquillé en question technique d’“efficacité”.
- Bref historique du droit social français (1791 : interdiction des syndicats par la loi Le Chapelier ; 1864 : droit de grève ; 1898 : accidents du travail, où pour la première fois le risque est détaché de la faute individuelle ; 1945 : Sécurité sociale) — présenté comme la lente construction d’une protection sociale à rebours de l’individualisme fondateur du droit libéral.
- Chute du chapitre, très citée : le pouvoir contemporain a substitué l’“État-gestionnaire” à l’“État-providence” — même rhétorique technicienne et savante, mais désormais au service, non plus de la protection collective, mais de la défense des intérêts des puissants (illustration : “je réduis l’impôt des riches pour qu’ils créent des emplois”, plutôt que “je réduis l’impôt des riches pour qu’ils s’enrichissent”).
(Textes qui suivent : George Orwell, Keynes, Stiglitz, Frédéric Beigbeder, Armand Farrachi, Dominique Méda, Jacques Sapir.)
PARTIE 2 : LA GUERRE ÉCONOMIQUE
Chapitre 4 — Marchés et concurrence
L’essentiel : concurrence parfaite = mythe irréaliste et jamais atteint — dilemme du prisonnier, théorèmes d’Arrow et de Lipsey-Lancaster, modèle d’Akerlof : la théorie économique la plus orthodoxe elle-même démontre que la concurrence est inefficace — la vraie source de progrès, selon Maris, c’est l’altruisme et la gratuité, pas la compétition.
- Les quatre conditions de la concurrence parfaite (atomicité, libre entrée, homogénéité des biens, transparence/information parfaite) sont des idéaux jamais réalisés — et Maris cite un économiste libéral orthodoxe (Gabszewicz) concluant lui-même, après avoir “relâché” une à une ces conditions vers la réalité, que la théorie de la concurrence imparfaite est incapable d’expliquer… comment se forment les prix.
- La loi de Say (“l’offre crée sa propre demande”) comme credo libéral increvable : toute objection (le chômage) se voit opposée la même réponse — “pas assez de marché”, jamais “trop de marché” — jusqu’à ce que les libéraux eux-mêmes (Debreu, Arrow, Allais, via le théorème de Sonnenschein, 1973) démontrent que l’équilibre walrasien peut résulter de n’importe quel comportement, même aberrant : la “loi” de l’offre et de la demande est vide de contenu.
- Le dilemme du prisonnier (Nash, 1951) : la rationalité individuelle strictement égoïste mène systématiquement au pire équilibre collectif possible, pas au meilleur — la coopération, non la concurrence, donne la solution optimale. Expérience réelle citée (Ventelou, 1998) : des étudiants d’école de commerce jouant “perso” gagnent moins que des joueurs de basket jouant “collectif” — jusqu’à ce que la logique concurrentielle finisse par “contaminer” le jeu par imitation.
- Les “prophéties autoréalisatrices” : annoncer et vanter la concurrence (franc fort, flexibilité du travail) suffit à la faire advenir — l’idéologie fabrique sa propre réalité empirique.
- Le théorème d’impossibilité d’Arrow (1951) et surtout le paradoxe de Lipsey-Lancaster (1956), présenté comme le résultat le plus dévastateur du chapitre : on ne peut pas se rapprocher “petit à petit” de la concurrence parfaite en supprimant un monopole après l’autre — supprimer un seul obstacle à la concurrence en laissant les autres en place peut rendre la situation pire qu’avant. Conclusion : la libéralisation progressive (politique de Bruxelles, privatisations “au coup par coup”) n’a aucune justification économique, seulement idéologique.
- Le modèle d’Akerlof (“market for lemons”, 1970) : sur un marché où l’acheteur ne peut distinguer bonne et mauvaise qualité, les bons vendeurs sont évincés — seuls les “rossignols” s’échangent. Le laissez-faire informationnel produit une sélection à l’envers.
- La “main invisible” retournée contre elle-même : Maris rappelle qu’Adam Smith, dans La Richesse des nations, se montre en réalité très dur envers les marchands (“la jalousie mal placée des marchands… a été aussi fatale à l’Europe que l’ambition des rois”). La métaphore de la ruche (Mandeville, La Fable des abeilles, 1714 : “vices privés, profit public”) est réexaminée : une ruche n’est pas un modèle de liberté individuelle mais de soumission totale de l’individu au collectif — image ambiguë, aussi bien lue comme fourmilière totalitaire que comme harmonie sociale.
- Démontage du “darwinisme social” : la sélection naturelle version économique confond deux Darwin — Maris cite Darwin lui-même expliquant que les civilisations humaines se distinguent justement par leur protection systématique des faibles (hôpitaux, vaccination) contre la sélection naturelle brute. Anecdote choc : Philip Morris calculant en 2001, chiffres à l’appui, qu’une loi anti-tabac “coûterait” plus cher à la République tchèque (en pensions de retraite non économisées) que les morts prématurées qu’elle éviterait.
- La thèse positive du chapitre, développée plus tard dans le livre : ce qui fait vraiment progresser l’humanité, ce n’est pas la concurrence (qui nivelle par le bas — uniformisation, novlangue orwellienne) mais l’altruisme et la gratuité — le don du savoir scientifique en étant l’exemple paradigmatique : je donne mon savoir sans rien perdre, et les deux parties en ressortent plus riches.
- Conclusion du chapitre, en trois “non” : le marché n’est ni autorégulateur, ni identique au capitalisme (il a existé sous le socialisme et avant le capitalisme), ni garant de démocratie (la Chine en est l’illustration).
(Textes qui suivent : Dominique Méda, Patrick Besson, Jean Baudrillard, Adam Smith, George Orwell, Paul Bairoch, Michel Houellebecq, Jacques Généreux.)
Chapitre 5 — Mondialisation et commerce international
L’essentiel : la mondialisation est une construction politique (Nixon 1971, dérégulation monétaire), pas un aboutissement naturel du commerce — la “compétitivité internationale” des nations est un mythe statistique (Krugman) qui masque les vraies causes des inégalités — libre-échange et protectionnisme n’ont de sens qu’au cas par cas, selon les rendements croissants en jeu.
- La mondialisation a une date de naissance politique précise : la décision de Nixon (1971) de découpler le dollar de l’or, puis les accords de la Jamaïque (1976) — pas un aboutissement naturel du commerce, mais la dérégulation monétaire qui a ensuite entraîné celle des capitaux puis la flexibilisation du travail. Rappel : près de 50 % du commerce international est en réalité du commerce intra-firme (entre filiales d’une même multinationale), destiné à échapper au droit social et fiscal national.
- La “compétitivité des nations” est un mythe statistique, pas une réalité économique : citation appuyée de Paul Krugman — l’idée que les pays seraient “en concurrence” les uns contre les autres comme des entreprises est “simplement fausse”. Un excédent commercial peut signaler une faiblesse (Mexique des années 80, contraint d’exporter pour payer sa dette) tout comme un déficit peut signaler une bonne santé. Le chômage européen n’a quasiment rien à voir avec la concurrence internationale (moins de 1 % des emplois concernés), mais le discours de la “compétitivité” sert de paravent commode aux politiques d’austérité (Delors, Clinton).
- Ricardo et les limites du libre-échange classique : sa théorie des avantages comparatifs (1817) est purement statique — elle explique la spécialisation mais ignore les rendements croissants, ce qui la rend structurellement aveugle au phénomène du monopole international (Microsoft) et au piège de la “croissance appauvrissante” (un pays du Sud qui se spécialise dans l’exportation de matières premières peut s’appauvrir en s’enrichissant en apparence — ses autres secteurs, ruinés par la flambée des prix internes, l’obligent à importer et à s’endetter).
- Le protectionnisme historique comme condition du développement, pas son obstacle : Corée du Sud (industrie automobile protégée dans les années 70, non rentable au départ), États-Unis (protection douanière + investissement massif dans la recherche publique et militaire — Internet est né de la DARPA), Allemagne (List, 1841). L’Angleterre, elle, a délibérément détruit l’industrie textile indienne pour protéger la sienne, avant de la lui “rendre” un siècle plus tard, une fois sans intérêt.
- Théorie des jeux appliquée à Airbus vs Boeing : une subvention publique, même modeste, peut suffire à faire basculer un jeu à somme négative en victoire nette pour l’entreprise soutenue — argument théorique et chiffré en faveur d’une politique industrielle volontariste, mais Maris nuance : protéger un monopole national profite au pays, protéger une industrie déjà concurrentielle profite… aux consommateurs étrangers.
- Bilan chiffré, très concret, sur “le monde s’est-il enrichi ?” : oui en moyenne depuis 1820 (+1,7 %/an de PIB mondial), mais avec une explosion des inégalités entre nations — et depuis 1973, un vrai recul pour 144 pays (28 % du PIB mondial, dont l’ex-URSS -40 %, le Moyen-Orient -12 %). Même dans les pays riches (États-Unis, Royaume-Uni), la richesse globale a augmenté mais le salaire horaire ouvrier américain a baissé de 14 % entre 1973 et 1995 pendant que le PIB par habitant grimpait de 36 % — et les inégalités de revenu sont revenues aux niveaux de 1900.
- Sur l’aide au Sud et le FMI : l’Afrique subsaharienne exporte plus de capitaux qu’elle n’en reçoit (1,6 $ sortant pour 1 $ entrant, selon la CNUCED) — le FMI et la Banque mondiale sont qualifiés de “pompiers pyromanes”, leur “ajustement structurel” détruisant systématiquement le peu de lien social qui subsiste (privatisations bradées, pression salariale) sans jamais atteindre l’objectif affiché.
(Textes qui suivent : Michel Houellebecq, Paul Bairoch, Jonathan Swift, Montesquieu, Joseph Stiglitz, rapport du PNUD 1998, Jean-Michel Harribey.)
Chapitre 6 — Enron et les sept familles
L’essentiel : la faillite d’Enron (2001) comme étude de cas grandeur nature — sept “familles” d’acteurs (dirigeants, analystes, auditeurs, banques d’affaires, agences de notation, presse, politiques) se sont mutuellement validées pendant 17 ans, chacune ayant un intérêt financier direct à ne jamais dire non — la fraude n’était pas cachée, elle était structurellement produite par les conflits d’intérêts de tout le système.
- Chronologie resserrée : Enron, née d’un petit distributeur de gaz texan (1984, Kenneth Lay, proche des Bush et de Cheney), devient en quinze ans un courtier géant multi-secteurs (énergie, télécoms, assurance), 7e entreprise américaine en 1999. Action à 90 $ mi-2000, à 1,01 $ trois jours après la faillite (2 décembre 2001) — la plus grosse faillite américaine de l’époque : 26 milliards perdus par les actionnaires, 31 par les banques, 5 000 emplois supprimés.
- Le mécanisme de la fraude : dissimulation de la dette via 711 filiales offshore (SPE, Special Purpose Entities), aucun impôt payé les cinq dernières années — avec l’aval tacite de l’État américain. Les dirigeants ont vendu pour plus de 100 millions de dollars d’actions juste avant l’effondrement, tout en interdisant aux salariés de vendre leurs plans d’épargne retraite au même moment.
- Les “sept familles” décortiquées une à une, chacune avec un conflit d’intérêts structurel :
- Les dirigeants — protégés par la taille même de l’entreprise (trop grosse pour être rachetée facilement), rémunérés en stock-options qui les alignent sur les actionnaires plutôt que sur l’entreprise elle-même.
- Les analystes financiers — payés par les banques ou les entreprises qu’ils analysent ; en 2000, seulement 1 % de leurs recommandations conseillaient la vente.
- Les cabinets d’audit (Andersen, dissous depuis) — payés jusqu’à un million de dollars par semaine par Enron pour certifier ses comptes truqués.
- Les banques d’affaires (Goldman Sachs qualifiant Enron de “best of the best” quelques semaines avant la chute) — rémunérées à la taille des fusions qu’elles orchestrent, donc incitées à pousser au gigantisme.
- Les agences de notation — dégradent la note d’Enron seulement après coup, une fois l’effondrement déjà public.
- La presse — a encensé Enron jusqu’au bout (“nous avons tous failli”, avoue un rédacteur en chef de BusinessWeek après coup).
- Les politiques — la liste est vertigineuse : G. W. Bush, ami personnel de 20 ans de Kenneth Lay ; plusieurs secrétaires d’État, conseillers et le président du Parti républicain lui-même directement liés (financements de campagne, actions, postes de lobbyiste) à Enron.
- Chute du chapitre, générale : Maris étend le diagnostic à la France (réforme du code des marchés publics en 2003 réduisant la transparence des appels d’offres) — conclusion cinglante : “les dictateurs adorent le mot ’liberté’ et les mafieux celui d’honneur.”
(Textes qui suivent : sur le scandale Enron et la financiarisation, notamment via Alternatives économiques et la presse économique française.)
PARTIE 3 : LE NERF DE LA GUERRE
Chapitre 7 — L’argent
L’essentiel : les économistes orthodoxes (jusqu’à Friedman) traitent la monnaie comme “neutre”, sans effet sur l’économie réelle — position que Maris juge absurde et refoulée (parallèle avec Freud) — en réalité la monnaie naît du crédit (pas l’inverse), elle est une pure création de confiance et de pouvoir souverain, et toute l’histoire monétaire française est une lutte entre “ordre des créanciers” et “ordre des débiteurs”.
- Le déni d’existence de la monnaie chez les économistes orthodoxes : de Ricardo à Friedman, la théorie classique sépare “l’économie réelle” (biens, travail, prix) de la monnaie, simple “voile” neutre sans incidence de fond — position encore enseignée en 2003 (théorie du cycle réel). Keynes s’y oppose frontalement (il élabore sa théorie de l’argent en pensant à Freud) : “la monnaie introduit le temps dans l’échange”, ce qui brise justement l’équilibre walrasien que les classiques chérissent.
- La monnaie comme rupture du troc, “démoniaque” selon Maris : elle sépare l’acte d’achat de l’acte de vente (je peux vendre sans racheter immédiatement) — d’où la possibilité même du déséquilibre économique, niée par la loi de Say (“l’offre crée sa propre demande”). Simmel est cité : l’argent permet de “détourner le regard” de celui avec qui on échange, brisant les liens de réciprocité du don décrits par Mauss.
- “D’où vient l’argent ? De rien, du vide” — la monnaie-crédit n’a jamais eu besoin d’une couverture-or intégrale : un banquier peut multiplier ses crédits bien au-delà de ses réserves métalliques (le “multiplicateur de crédit”, expliqué avec un exemple chiffré simple) parce que seule une fraction des créances est convertie en espèces sonnantes. Formule retenue : “les prêts font les dépôts”, pas l’inverse — contresens fréquent (croire que c’est l’épargne qui “fait” l’argent).
- Histoire française resserrée comme lutte de pouvoir : la Banque de France (créée privée en 1800, “mur de l’argent” des “deux cents familles”) fait chuter un gouvernement de gauche en 1924 en lui refusant une avance ; nationalisée en 1945 (de Gaulle) ; ré-indépendante en 1993, calquée sur la Bundesbank — “la dictature des rentiers a triomphé”. Constat récurrent du livre : ce basculement de pouvoir coûte 10 % du PIB français, transféré des salaires vers la rente entre 1980 et 2003.
- L’antagonisme créanciers/débiteurs, présenté comme aussi structurant que la lutte des classes : monnaie forte = intérêt des rentiers/épargnants ; monnaie faible/inflation = intérêt des salariés et entrepreneurs endettés. Mais Maris nuance : un créancier qui asphyxie totalement ses débiteurs se ruine aussi lui-même (image de l’argent enterré dans une bouteille de jardin, qui “ne rapporte rien”).
- Le dollar comme “monnaie du prince” — la scène la plus percutante du chapitre : Nixon (1971) choisit délibérément l’industrie contre la rigueur monétaire en détachant le dollar de l’or — pari gagné, parce que la puissance militaro-économique américaine suffit à garantir la confiance mondiale dans le dollar, quel que soit le déficit réel. Citation de Friedman (“notre dette est libellée en dollars, donc nous ne devons rien”) illustrée par une analogie savoureuse (un “Martin” payant ses achats avec des billets “1000 euros-Martin”, accepté parce qu’il est “le grand Martin, le riche Martin”). Les accords de la Jamaïque (1976, signés par Giscard “très heureux”) achèvent la démonétisation de l’or — depuis, des milliers de monnaies privées circulent sans contrôle étatique réel, “le Far West”.
(Textes qui suivent : Keynes, sur la monnaie et l’incertitude ; extraits sur l’histoire monétaire et la spéculation.)
Chapitre 8 — La Bourse et les marchés financiers
L’essentiel : la Bourse ne finance quasiment pas l’économie réelle (elle détruit du capital net, via les rachats d’actions) — elle fonctionne comme le “concours de beauté” de Keynes, un pur mimétisme sans rapport à la valeur fondamentale — les stock-options inversent la logique marxiste classique (le salarié fait l’avance de son travail en pariant sur des profits futurs) et transforment le salarié en “rentier exploiteur” de lui-même.
- La Bourse est marginale dans l’économie réelle : seules 250 entreprises non financières sont cotées à Paris (85% ont plus de 10 000 salariés), alors que 99% des entreprises françaises comptent moins de 500 salariés et représentent 90% de l’emploi privé. Chiffre choc, sourcé (Patrick Artus) : en Europe comme aux États-Unis, les émissions nettes d’actions sont négatives depuis des années — la Bourse détruit du capital net plutôt que d’en apporter (-330 milliards de dollars en 2001 aux USA), via les rachats d’actions (effet de “relution”) qui gonflent artificiellement le taux de profit affiché.
- Le concours de beauté de Keynes : deviner ce que “la foule” va faire, pas ce qui a de la valeur réelle — “il vaut mieux avoir tort avec la foule que raison contre elle.” Citation d’Alain Minc sur “les 100 000 analphabètes qui font le marché” — un système auto-référentiel et mimétique (“j’achète parce que Dupont achète, qui achète parce que…”) qui produit des prophéties autoréalisatrices.
- La chaîne de Ponzi comme clé de lecture des bulles : illustrée par l’arnaque albanaise de 1995 (1,2 milliard de dollars, équivalent au PIB du pays, 1 600 morts dans les émeutes qui ont suivi) — remboursement des premiers par l’argent des suivants, jusqu’à rupture de la chaîne. Comparaison directe avec l’éclatement de la bulle Internet (France Telecom : 125 € début 1999 → 7,82 € en 2002 ; Vivendi : 150 € → 12,50 €).
- Les stock-options, décortiquées comme un système “pervers à double titre” : sans risque pour le dirigeant (l’option n’est levée que si elle est profitable), elles incitent à la pure ingénierie financière (fusions, dégraissage) plutôt qu’à la qualité du produit, et surtout inversent la logique classique du capitalisme (Marx, Ricardo) où le capitaliste “fait l’avance” du salaire : ici, c’est le salarié qui avance son travail en pariant sur les profits futurs.
- Conclusion politique du chapitre, très citée : le rêve d’un “capitalisme patrimonial” où “une action égale une voix” (plutôt que “un citoyen égale une voix”) efface la question du partage — l’exploité devient, par le miracle de l’actionnariat salarié, un “rentier exploiteur” de lui-même, dans ce que Maris appelle une “auto-aliénation, une servitude consentie.”
(Textes qui suivent : sur les bulles spéculatives et la psychologie des marchés.)
PARTIE 4 : LE BUTIN
Chapitre 9 — Le partage de la richesse
L’essentiel : le contrat de marché est un jeu à somme positive (les deux parties gagnent), contrairement au pillage — mais Maris rappelle que ce partage se fait quand même “au couteau”, par rapport de force, pas par pure harmonie contractuelle — les rentiers (Ricardo, Keynes voulait les “euthanasier”) sont revenus en force depuis les années 1980, captant à nouveau ~10% du revenu national comme en 1914.
- Contrat contre pillage : le marché, contrairement à la razzia (l’exemple choisi : le sac de Béziers par Simon de Montfort, “Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens”), est un jeu à somme positive où les deux parties gagnent — grâce au temps et au crédit qui font grandir le gâteau. Mais Maris insiste : sur l’instant, “ce que tu as je ne l’ai pas” — c’est bien le rapport de force, pas le seul contrat, qui détermine le partage.
- Ricardo et les trois classes : entrepreneurs, propriétaires (rentiers), salariés — les salariés ne touchent qu’un “minimum vital social” (pression démographique), les rentiers captent la rareté de la terre sans effort (“un résidu, un reliquat”). Keynes voulait “euthanasier” les rentiers (supprimer l’héritage) — position que Maris trouve trop radicale pour être lue aujourd’hui (“heureusement qu’on ne lit pas Keynes”).
- Chiffres du basculement (1975-2003) : les profits et rentes représentaient 30% du PIB en 1975 contre 70% pour les salaires ; en 2003, les salaires ne représentent plus que 60%, malgré un nombre de salariés en forte hausse (entrée des femmes sur le marché du travail). Les rentes sont revenues à ~10% du revenu national, un niveau comparable à celui de 1914 — les deux guerres mondiales et l’impôt confiscatoire (jusqu’à 90% sur les hauts revenus américains dans les années 30) avaient laminé les inégalités entre-temps.
- La redistribution française limite mais n’efface pas la pauvreté : 14% des ménages sous le seuil de pauvreté avant redistribution, 7% après — mais le revenu moyen des classes moyennes stagne depuis 1990, non concernées par la redistribution. Rappel Nord-Sud : 1,6 dollar sort d’Afrique subsaharienne pour chaque dollar qui y entre.
Chapitre 10 — Qu’est-ce que la richesse ?
L’essentiel : le PIB ne mesure que ce qui a un prix de marché — il compte les accidents de la route, les embouteillages et la pollution comme de la “richesse” (puisqu’ils génèrent de la dépense), et ignore tout le travail bénévole et gratuit qui, au contraire, la fait baisser.
- Le PIB confond dépense et bien-être : citation retenue de Patrick Viveret — la marée noire de l’Erika, l’amiante, les accidents de la route “sont des bénédictions pour notre PIB”, puisqu’ils génèrent des dépenses de réparation comptabilisées, alors que le bénévolat (nettoyer une plage polluée gratuitement) fait baisser le PIB par rapport à si l’opération avait été confiée à une entreprise payante.
- La croissance n’est pas neutre écologiquement, et le PIB ne le voit pas : rejets de déchets en hausse constante (+28% aux USA, +24% en Allemagne entre 1975 et 1996), tiers des écosystèmes dégradés en moins de trente ans (WWF) — rien de tout cela n’apparaît en négatif dans le PIB.
- Le paradoxe le plus frappant : le PIB britannique a crû de 20% entre 1990 et 2000, tandis que le nombre de pauvres augmentait d’un million dans le même temps — la “richesse” nationale et la pauvreté peuvent donc croître simultanément.
- Position finale, nuancée : Maris ne nie pas que le niveau de vie matériel se soit objectivement amélioré (espérance de vie, soins, confort — “chaque Français bénéficie d’un niveau de vie supérieur à celui de Louis XIV”) — mais il insiste sur la distinction entre bien-être matériel mesurable et bonheur, qu’il laisse aux philosophes, et sur le fait que le PIB, en tant qu’instrument, est structurellement aveugle à tout ce qui n’a pas de prix marchand — qu’il s’agisse de nuisances (pollution) ou de biens (gratuité, entraide).
(Textes qui suivent, pour les deux chapitres : extraits sur la répartition et la mesure de la richesse, notamment Dominique Méda déjà citée au chapitre 3.)
Chapitre 11 — L’autre économie
L’essentiel : tour d’horizon des alternatives concrètes déjà existantes — monnaies locales fondantes (Sels), monnaies affectées, revenu universel, logiciel libre — toutes fondées sur le même principe : sortir du couple rareté/accumulation pour aller vers le don et l’abondance.
- Constat de départ : la seule alternative historique de grande ampleur au libéralisme (1917-1991) a débouché sur un “ultralibéralisme sauvage et mafieux” — Maris cherche donc des alternatives plus modestes, déjà à l’œuvre, plutôt qu’un grand soir révolutionnaire.
- Repenser le temps de vie au-delà du travail : reprise de Dominique Méda (via Aristote, Arendt, Habermas) — quatre types d’activités à égale dignité : amicales/familiales, productives, culturelles/gratuites, politiques. Image forte : le 11 septembre, dans les tours du World Trade Center, les victimes ne passaient pas d’ordres boursiers avant de mourir, elles appelaient leurs proches — signe que face à l’essentiel, “le don exprime mieux la solidarité interhumaine” que l’économie marchande.
- Les monnaies alternatives, très concrètes : les Sels (Systèmes d’échanges locaux, ~320 en France, ~30 000 membres) — une “monnaie fondante”, non thésaurisable, ne pouvant ni produire d’intérêt ni servir à l’exploitation du travail, généralement indexée sur l’heure de travail. Les monnaies affectées (tickets-restaurant, chèques-culture) — projet du Sol, monnaie citoyenne récompensant les comportements civiques et l’achat de commerce équitable.
- Le débat sur le revenu universel : porté à gauche par André Gorz (longtemps hostile, devenu favorable) et à droite libérale par Rawls et Van Parijs — argument central : dans une économie de plus en plus immatérielle, le travail devient de moins en moins mesurable en temps, donc de moins en moins un bon étalon de la répartition. Maris distingue nettement cette idée du RMA (revenu minimum d’activité) du gouvernement de l’époque, qu’il qualifie de pure “subvention aux employeurs” déguisée, stigmatisant les chômeurs plutôt que le système.
- Le logiciel libre comme modèle économique alternatif déjà fonctionnel : Linux, cité en exemple — une communauté mondiale de bénévoles produit, par le don et le plaisir, un bien jugé supérieur au logiciel propriétaire fermé (Microsoft), au point d’être adopté par IBM. Conclusion : l’information est un bien qui peut être donné sans que le donneur s’appauvrisse — l’exact inverse du postulat de rareté sur lequel toute l’économie orthodoxe du livre est bâtie (retour, en clôture, à la thèse du chapitre 4 sur l’altruisme comme moteur de progrès supérieur à la concurrence).
(Textes qui suivent : sur l’économie solidaire et les alternatives au marché.)
CONCLUSION : ÉLOGE DE LA GRATUITÉ
L’essentiel : le livre se referme sur l’annonce du tome 2 (Les Cigales) — après avoir décortiqué l’économie de la rareté et du calcul (les fourmis), Maris esquisse la thèse inverse : le don, l’inutile et la gratuité comme véritables moteurs du lien social et, paradoxalement, de la richesse elle-même.
- Reprise et clôture de la fable des fourmis et des cigales (La Fontaine) : le livre entier a été écrit du point de vue des fourmis (calcul, épargne, rationalité, rareté) — la conclusion annonce l’envers, celui des cigales, qui sera l’objet du tome suivant.
- Le don comme fait social total (Marcel Mauss) : contrairement à l’échange marchand (qui égalise et anonymise les parties, cf. chapitre 7), le don crée une dette, un lien, une obligation réciproque — il tisse du social là où le contrat de marché, lui, s’en affranchit délibérément.
- La gratuité n’est pas un luxe périphérique mais déjà au cœur de ce qui fonctionne le mieux : rappel du logiciel libre (chapitre 11), de la recherche fondamentale (le savoir scientifique donné sans appauvrir celui qui le partage, déjà évoqué au chapitre 4), et plus largement de tout ce qui échappe au calcul marchand tout en produisant une valeur immense — l’amour, l’amitié, l’entraide.
- Sur quoi le livre se referme : une invitation, pas une conclusion fermée — reconnaître que l’obsession de la rareté et de l’accumulation (la “raison des fourmis” qui a occupé tout le livre) n’est qu’une moitié de l’histoire économique, et que l’autre moitié — le don, l’inutile, la gratuité — mérite tout autant d’être pensée en économiste.